La Tribune apporte des réponses succinctes à des questions portant sur les finances personnelles. Ces réponses ne sont qu’informatives et pourraient ne pas être adaptées à toutes les situations. Le cas échéant, il est souhaitable d’obtenir un conseil professionnel.
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Acheter un actif « surévalué » peut-il être un bon placement?

Le ratio cours-bénéfice* est l’un des principaux indices utilisés pour déterminer si un titre boursier est sur ou sous-évalué.
La sagesse conventionnelle enseigne qu’on devrait acheter des actions lorsqu’elles se transigent à rabais et non lorsqu’elles ont pris de la valeur. La logique ? Les actions sous-évaluées sont susceptibles de perdre moins de valeur que les actions qui se transigent à un cours-bénéfice élevé. Elles offrent une marge de sécurité additionnelle qui protégera de pertes de valeur imprévues.
Comme pour un nouveau téléviseur, il est préférable d’acheter en solde.
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Renoncer à l’achat d’une action parce que son ratio cours-bénéfice est trop élevé est simpliste.
On serait mieux de se demander pourquoi l’action est si chère.
La finance n’est pas une science
Des experts aimeraient vous faire croire que la finance est une science. Soyez rassurés : c’est loin d’être le cas.
Si les ponts étaient construits par des financiers, ils tiendraient le temps d’une rose. Construire un pont relève de la science, un exercice basé sur l’application rigoureuse d’hypothèses prouvées. Des accidents se produisent, mais ils sont très rares.
En revanche, les théories boursières sont légion.
Certes, de grands investisseurs ont démontré une capacité à produire des rendements financiers exceptionnels sur de longues périodes (Benjamin Graham, Warren Buffett, Peter Lynch, John Templeton, Bill Ackman,…)
Mais ce qui frappe, c’est que leurs stratégies de placement sont toutes différentes!
Quant aux prédictions des experts…
Années après années, des « experts » font toutes sortes de prédictions sur le comportement prospectif des marchés boursiers.
Une étude s’est penchée sur la crédibilité de leurs oracles. La conclusion : les prédictions se réalisent dans 47% des cas (1). C’est moins que ce que le hasard peut offrir !
Que faut-il en déduire?
En matière de finance, les meilleures approches sont basées sur des données empiriques. Des données qui relèvent de facteurs aléatoires dont la complexité est en bonne partie attribuable à la psychologie des investisseurs.
De là, la fascination que suscite la finance comportementale.
Des facteurs positifs peuvent gonfler l’évaluation d’un actif
Un actif peut être surévalué pour une foule de mauvaises raisons. De nombreux biais cognitifs (dont l’effet de mimétisme) jouent un rôle de premier plan.
En revanche, des titres peuvent se transiger à des multiples élevés pour des raisons valables :
1 – Des bénéfices en hausse
Exemple : Microsoft. Le titre se transige à un cours-bénéfice* de 34. C’est beaucoup plus élevé que le multiple moyen de 23, auquel s’échange l’indice RSP* qui représente les principaux titres américains. En revanche, le BPA* de Microsoft affiche un taux de croissance de 18% sur 5 ans (2), lequel est supérieur à celui de l’indice S&P 500. Un taux de croissance des bénéfices systématiquement plus élevé que celui du marché justifie un multiple qui dépasse les repères généralement utilisés.
2 – Une situation financière exceptionnelle
Une entreprise rentable qui dispose de ressources financières gigantesques est en mesure de faire face à de sérieux imprévus sans remettre en cause sa survie, ni même l’obliger à suspendre ses projets. Avec un bénéfice annuel de $88 milliards (+ 22% sur l’année précédente) et des liquidités de $75 milliards, l’évaluation du titre de Microsoft s’en trouve bonifiée.
3 – Un fossé concurrentiel
Microsoft est l’entreprise informatique la plus connue. Sa présence de longue date lui a permis d’accumuler une profonde connaissance d’une industrie qu’elle a elle-même contribué à bâtir. Elle jouit d’une reconnaissance de marque qui fait l’envie de ses compétiteurs.
Windows représente 70 % du marché mondial des systèmes d’exploitation d’ordinateurs de bureau (3). Par comparaison, Apple ne détient que 17 %.
Investir tôt dans OpenAI lui a permis de se positionner en tête dans le domaine de l’IA*.
Enfin, ses marges dépassent celles de la plupart de ses pairs : un BAIIA* annuel de 48% (vs 11% pour Amazon et 32% pour Apple).
4 – Une industrie en forte croissance
Microsoft est un leader de l’industrie des services informatiques hébergés (cloud computing), un secteur à forte croissance. On estime la taille de ce marché à $680 milliards en 2024, lequel devrait atteindre 1,440 milliards en 2029, soit un taux de croissance annuel de 16,5%. L’action du leader d’une industrie qui croît de telle façon va inévitablement se transiger à des multiples plus élevés que celle d’une entreprise qui opère dans un secteur mature.
5 – Des circonstances spéciales
Des circonstances particulières peuvent justifier d’acquérir un titre à un prix qui excède sa valeur intrinsèque* apparente :
* L’entreprise pourrait faire l’objet d’une OPA
Dans la plupart des OPA*, l’acquéreur paie un prix nettement supérieur à la cote boursière récente de l’entreprise.
* L’entreprise est sur le point de lancer un produit révolutionnaire
Le lancement de l’iPad d’Apple est un cas d’espèces. Dans les mois précédant le lancement du produit, une partie de la presse financière demeurait sceptique quant à son avenir. Les faits ont démontré que ceux qui avaient misé sur son succès ont réalisé des gains substantiels.
* L’entreprise signe une entente commerciale importante
En mai 2024, la société Brookfield Renewable (BEP.UN) a conclu une entente selon laquelle elle livrera plus de 10,5 GW d’énergie propre à Microsoft dans le cadre d’un investissement évalué à $10 milliards. Il s’agit d’un accord unique en son genre, près de huit (8) fois plus important que les contrats d’achat d’électricité jamais signés.
La signature d’une entente à long terme avec un partenaire aussi important peut justifier une hausse de la cote boursière de Brookfield Renewable.
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Les critères d’évaluation conventionnels de titres boursiers sont fort utiles. Ils protègent l’investisseur de décisions d’achat fondées sur l’effet de mimétisme et sur des informations colportées par des experts auto-proclamés.
Cela étant, il n’est pas toujours avisé d’ignorer un titre sur la seule base de critères d’évaluation conventionnels. Il vaut la peine de se demander pourquoi un titre paraît tout-à-coup surévalué. Des circonstances peuvent justifier une valorisation supérieure.
Auquel cas, les investisseurs pourraient bénéficier de gains importants en évitant de se concentrer sur un nombre limité d’indicateurs.
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(1) The Terrible Track Record of Wall Street Forecasts, Daner Wealth.
(2) Source: Reuters
(3) Why Microsoft Has The Widest Moat, Financhill.
Cet article a été rédigé par Marc-Olivier Desmarais, CPA, Pl. Fin.
Il est planificateur financier indépendant. Sa pratique est encadrée par l'Autorité des Marchés Financiers (AMF) et par l'Institut de Planification Financière (IPF).
À travers les articles de Portefeuille 101, son objectif est de contribuer à la littératie financière et de stimuler la réflexion en matière de finances personnelles.
